Anti-/Post-/Dé-/colonial : une conversation en cours

Marie-Laure Allain Bonilla

–––– This seminar is taught in French:

Depuis près d’une dizaine d’années, les appels à décoloniser résonnent de plus en plus fort, et ce dans toutes les composantes de la vie humaine, qu’il s’agisse de notre régime alimentaire, de nos sexualités, de l’éducation, des épistémologies, des politiques, des institutions, de l’espace public, de notre rapport à la nature, de l’architecture, de la culture, de la mode ou du dancefloor. Ce « tournant décolonial » (Grosfoguel 2007) s’est manifesté dans les mondes de l’art contemporain depuis les années 2010, et a gagné en puissance dans le sillage du mouvement Black Lives Matter. La publication du “Decolonial Aesthetics Manifesto” le 22 mai 2011, par un groupe d’artistes, d’activistes, théoricien·ne·x·s, philosophe·x·s, et curateurice·x·s réuni·e·x·s sous l’ombrelle du TDI + Transnational Decolonial Institute, pourrait marquer le début de changement de paradigme. Ce même groupe a depuis publié et développé de nombreux projets dans les mondes de l’art, construisant des ponts entre l’Amérique du Sud, les États-Unis d’Amérique et l’Europe. Des groupes de recherche, des workshops et des colloques se sont multipliés dans les écoles d’art, les universités, les musées et les centres d’art. Les intentions décoloniales ont aussi été au cœur des pratiques de certain·e·x·s commissaires d’expositions (Zabunyan 2022), et ont récemment marqué le noyau conceptuel de nombreux événements internationaux phares tels documenta 14 en 2017 (Latimer and Szymczyk 2017), la biennale de Berlin en 2018 (Kunst-Werke Berlin e.V. 2018) ou celle de 2022. Comme le dit le directeur artistique de cette dernière, l’artiste Kader Attia : « On me demande souvent : qu’est-ce qui vient après la pensée décoloniale ? Franchement, je m’intéresse moins à ce qui vient après qu’au fait qu’il s’agisse d’une conversation en cours, ici et maintenant, d’une série d’actes et de réparations s’opérant dans différentes sphères de la société ». (1)

Comment les artistes se saisissent et se sont saisis de la question coloniale, depuis les positions anticoloniales des Surréalistes au début du 20e siècle jusqu’à nos jours ? Que signifient les préfixes “anti” “post” et “dé” accolés au terme “colonial” ? Qu’est-ce que signifie adopter une posture postcoloniale en art ? Existe-t-il une esthétique décoloniale ? Quelles sont les réalités et les mises en œuvre de ces appels à décoloniser dans le contexte institutionnel ? Combien de ces initiatives font partie d’un decolonial washing, ce que certain·e·x·s ont appelé une décolonisation perverse (Degot, Riff et Sowa, 2022), pour servir d’alibi aux institutions (ou aux personnes) dans un monde où les identités politiques et le politiquement correct sont difficilement devenus contournables ?

L’enjeu de ce séminaire est de fournir des bases théoriques et critiques à ses participant-e-x-s pour mieux comprendre les enjeux contemporains liés aux conséquences de la colonisation. À partir d’exemples d’œuvres, de films, de textes, d’expositions, nous déploierons les contours de cette conversation en cours dans le champ de l’art contemporain, et verrons comment l’art peut être à la fois un lieu où s’énonce et se forge une pensée anti-/post-/décoloniale, mais où elle peut aussi être dévoyée. Nous regarderons plus précisément les pratiques d’artiste-x-s et cinéaste-x-s comme Sarah Maldoror, Trinh T. Minh-ha, Isaac Julien, Alain Resnais et Chris Marker, René Vautier. Nous aurons l’occasion d’échanger avec des artistes et chercheures sur leurs expériences et leurs positionnements (sous réserve : Kader Attia, Denise Bertschi, Lubaina Himid, Nataliya Tchermalykh). Une visite de l’exposition monographique de Lubaina Himid au Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne est également prévue le 18 novembre.

(1) Voir 12.berlinbiennale.de/about (dernière consultation mai 2022). Mon emphase.

Bibliographie sélective
Araeen, Rasheed. Making Myself Visible. Londres : Kala Press, 1984.
Bouwhis, Jelle, et Kerstin Winking, éd. Project 1975. The Postcolonial Unconscious in Contemporary Art. Amsterdam : Stedelijk Museum Bureau Amsterdam ; Londres : Black Dog, 2013.
Césaire, Aimé. Discours sur le colonialisme (1950). Paris : Présence Africaine, 1955.
Degot, Ekaterina, David Riff, et Jan Sowa, éd. Perverse Decolonization? Köln : Akademie der Künste der Welt, Archive Books, 2022.
Grosfoguel, Ramón. The Epistemic Decolonial Turn. Cultural Studies 21, no. 2-3 (2007) : 211-223.
Himid, Lubaina, éd. Thin Black Line(s). Tate Britain 2011/2012. Preston : Making Histories Visible Project, Centre For Contemporary Art ; University of Central Lancashire, 2011.
Julien, Isaac, réal. Frantz Fanon: Black Skin White Masks. 1996, 68 min, 35 mm.
Julien, Isaac, et Mark Nash. Frantz Fanon. Paris : K.films, 1998.
Kunst-Werke Berlin e. V., éd. We don't need another hero: 10. Berlin Biennale für Zeitgenössische Kunst. Berlin : DISTANZ Verlag, 2018.
Kuratorisk Aktion, éd. Rethinking Nordic Colonialism. A Postcolonial Exhibition Project in Five Acts. Helsinki : Nordic Institute for Contemporary Art, 2006.
Latimer, Quinn, et Adam Szymczyk, éd. The documenta 14 Reader. Munich : Prestel, 2017.
Lockward, Alanna, Vázquez, Rolando, Díaz Nerio, Teresa María, et al. "Decolonial Aesthetics Manifesto." TDI+ Transnational Decolonial Institute [en ligne], 22 mai 2011, consulté le 8 septembre 2022. https://tinyurl.com/5n7wyzrc
Maldoror, Sarah, réal. Monangambé. 1968, 20 min, 35 mm.
Resnais, Alain, Marker, Chris, et Ghislain Cloquet, réal. Les statues meurent aussi. 1953, 30 min, 35 mm.
Trinh, Minh-ha T. Woman, Native, Other: Writing Postcoloniality and Feminism. Bloomington (IN) : Indiana University Press, 1989.
Trinh, Minh-ha T., réal. Reassemblage. 1982, 40 min, 35 mm.
Vautier, René, réal. Afrique 50. 1950, 17 min, 16 mm.
Zabunyan, Elvan. Decolonizing Contemporary Art Exhibitions: Okwui Enwezor (1963-2019) the Turning Point of Curatorship. In Decolonizing Colonial Heritage: New Agendas, Actors and Practices in and Beyond Europe, éd. par Britta Timm Knudsen, John Oldfield, Elizabeth Buettner, et Elvan Zabunyan, 152-172. New York ; Oxon : Routledge, 2022.

Image credit:
Tanu Gago, Diaspora, 2021, vidéo, 10 min. Vue d'exposition du collectif FAFSWAG à documenta fifteen, Stadtmuseum Kassel, 2022. Photo : Marie-laure Allain Bonilla.