DÉTOURS VERS LES FUTURS
David ZerbibUne certaine conception du futur semblait dépassée, inscrite dans le passé de la culture moderniste : le futur envisagé comme point situé à l’horizon temporel d’une ligne de progrès nécessaire et incontournable. Ce futur comme but, comme finalité, comme telos et comme idéal qu’il était possible de dessiner à l’avance – même si cet idéal devait attendre, pour se réaliser, l’avancée de l’histoire et l’engagement des forces nécessaires pour en accélérer l’avènement contre d’autres forces antagonistes –, ce futur téléologique, donc, est aussi le temps de l’utopie moderne occidentale. Celle-ci a longtemps résisté comme un horizon dans le champ de l’art, alors même que, dans d’autres sphères, en particulier politiques, l’idée d’avant-garde révolutionnaire s’était éteinte. Même le « progrès » de l’art et ses luttes de tendances et de mouvements pour en accomplir le sens a fini cependant par se nouer sur lui-même en un jeu institutionnel qui projette essentiellement dans le calendrier au rythme des biennales. Partout la conception téléologique du futur semblait donc mise sur off avec la fin des « grands récits » dont parlait Jean-François Lyotard dans La condition postmoderne, nous plongeant dans le présentisme des flux de l’information et des réseaux.
Pourtant, ce futur linéaire s’est rallumé, réactivé comme une image spectrale ou comme le zombie de l’Histoire qui continuerait sa marche en ligne droite, décharné, dépouillé de sa promesse humaniste, mais appareillé par les machines du techno-capitalisme : c’est l’horizon calculé de la catastrophe écologique et le cauchemar algorithmé de la fin de l’esprit humain, deux manifestations d’une sorte de futur hypermoderne projeté vers l’avenir comme un film d’horreur, et qui nous acclimate, entre guerres et phénomènes climatiques extrêmes, à la traduction nouvelle du grand récit tragique de la vie terrestre.
Comment résister à ce futur de morts-vivants ? La critique de la modernité s’était tournée vers les ressources du temps cyclique, temps de la tradition interprétée souvent de façon réductrice, temps du retour qui rassure et stabilise les rôles et les identités. C’est un autre mouvement qui nous intéressera dans ce séminaire : celui du détour, de la déviation, de la narration qui échappe au récit dominant, des cultures et des pensées (culture populaire, science-fiction, philosophie spéculative, anthropologie…) qui détournent et transforment les perspectives. Ce détour est aussi celui des expériences et des œuvres qui font sentir, ici et maintenant, l’existence d’autres possibles, jusque dans les usages alternatifs des technologies d’intelligence artificielle. Il s’agira en quelque sorte de « queeriser » le futur pour mieux le pluraliser, à partir notamment des propositions et travaux des participant·e·x·s du séminaire. Nous voudrions ainsi contribuer à repenser la « futurité », pour reprendre le concept du philosophe Frédéric Neyrat (Université de Wisconsin-Madison) avec qui nous collaborerons autour d’une réflexion sur les « contre-futurs », en vue notamment de réaliser avec les participant·e·x·s du séminaire un numéro spécial de la revue en ligne Alienocene.