Hanter les « désirs post-capitalistes » de Mark Fisher
A l’automne 2016, à l’Université Goldsmith de Londres, le théoricien de la culture et critique musical Mark Fisher initiait un cours intitulé « Désirs Post-Capitalistes ». « Désirs Post-Capitalistes » convoquait, ou plutôt tâchait de ressusciter, pour les mettre en pratique, des courants de la pensée critique et des mouvements d’émancipation (l’école de Francfort, le féminisme, la contre-culture des années 70, le mouvement ouvrier, Occupy Wall Street). Il s’agissait d’imaginer des portes de sortie de l’aliénation capitaliste : c’était un cours emprunt à la fois d’une profonde mélancolie et d’un étrange optimiste. Mark Fisher n’enseigna que cinq des quinze séances prévues : ce séminaire fut interrompu par son suicide, le 13 janvier 2017. Les cinq séances et les discussions très animées auxquelles elles ont donné lieu entre le groupe et son professeur ont été enregistrés par les étudiant.e.x.s de Mark Fisher. Ces enregistrements ont ensuite été transcrits, traduits et publiés (en 2021 pour l’édition anglaise, en 2025 pour l’édition française). Ils constituent le témoignage d’une activité intellectuelle, pédagogique et collective extrêmement vivante, et sont disponibles aujourd’hui, en 2026, pour être remis en vie, en circulation.
Le point de départ de « Hanter les désirs-post-capitalistes de Mark Fisher » ce sont justement ces séances enseignées il y a dix ans tout juste, et l’envie de leur insuffler de la vie et de les remettre en mouvement. Les transcriptions de ce cours, qui nous parviennent à la manière de voix d’un passé proche, mais disparu, pas tout à fait des voix d’outre-tombe, mais presque, seront donc lues, étudiées, répétées, imitées, comprises, incomprises, débattues, contredites, aimées, rejetées, rejouées, tout ça collectivement. Car « Hanter les désirs-post-capitalistes » est aussi et surtout le tournage collectif d’un film dans lequel nous incarnerons les spectres de ce passé très récent, les revenants de ces idées et de ces activités intellectuelles et pédagogiques. Pas besoin d’être acteurice, réalisateurice, théoricien.ne.x.s pour participer, mais plutôt de se demander, à haute voix : Qu’est ce qui a changé en dix ans ? Qu’est-ce qui a empiré ? Qu’est-ce qui pourrait bien être mieux qu’il y a dix ans ? Comment ont évolué certains concepts (comme par exemple, l’accelérationnisme) et certaines propositions (comme le revenu universel, ou encore l’idée de machiniser de larges secteurs de production afin d’émanciper les travailleureuses et leur restituer du temps libre) ? Par qui certaines de ces idées ont-elles été capturées ? Où en est le capitalisme ? Où en sont l’école d’art et l’université en général, la santé mentale, la culture, la technologie ? De quoi Mark Fisher est-il mort ?
« Hanter les désirs-post-capitalistes de Mark Fisher » n’est pas un cours théorique : c’est un hommage brouillon, une commémoration irrespectueuse, un exercice d’imitation mélancolique, une interprétation maladroite. C’est surtout l’invocation d’un passé très proche et d’une grande figure intellectuelle du 21ème siècle. En plus de la transcription des cinq séances du cours de 2016, on utilisera, pour cette expérience, tout un matériau constitué de textes de Mark Fisher et d’autres auteurices, d’enregistrements vidéo et audio de ses conférences, de playlists de musique, de films, qui viendront remplir l’espace de ce séminaire qui est aussi un plateau de tournage, puisque toutes nos séances de cours seront filmées. La méthode : séances de maquillage gothique, création d’un espace de tournage qui entremêle présent et passé, lectures en forme d’arpentage, lectures pour la caméra, beaucoup de discussions, enregistrement vidéo de nos séances de travail, visionnage de films d’archives de conférences, de films de cinéma, de music vidéos, invitation d’autres théoriciennes et théoriciens, lecteurices de Fisher. Il pourra y avoir de la maladresse, de l’approximation ou du grotesque dans cette tentative sincère de réanimation artificielle.
Programme des séances du premier semestre
Mardi 13 octobre 14.00-20.00 :
Introduction à l’œuvre de Mark Fisher
Fabrication collective d’une méthodologie et d’un dispositif de tournage du film.
Mardi 3 novembre 14.00-20.00 :
Qu’est-ce que le Post-Capitalisme ?
Lectures :
« Inventing the Future : Postcapitalism and a World Without Work » (extraits), Nick Srnicek et Alex Williams, 2015, p. 107-127
« Affects and Emotions for a Postcapitalist Politics » (extraits), JK Gibson-Graham, 2006, p. 1-22
« Les prophètes du postcapitalisme » (extraits), Paul Mason, 2015, p. 171-220
En présence de Clémence Agnez, philosophe, enseignante et commissaire d’exposition (à confirmer)
Mardi 17 novembre 14.00-20.00 :
Une révolution psychique d’une ampleur presque inconcevable
Lectures :
« The Family : Love it or Leave it » (extraits), Ellen Willis, 2012, p. 149-168
« La dialectique de la civilisation » (extraits), Herbert Marcuse, 1963, p. 76-98
Jeudi 3 décembre 14.00-20.00 :
De la conscience de classe à la conscience de groupe
Lectures :
« Le point de vue du prolétariat » (extraits), Georg Lukàcs, 1960, p.189-256
« The Feminist Standpoint : Developing the Ground for a Specifically Feminist Historical Materialism » (extraits), Nancy C. Hartsock, 1998, p.105-132
Mercredi 9 décembre 14.00-20.00 :
Pouvoir syndical, pouvoir spirituel
Lectures :
« Old Fashioned Heroes of the New Working Class » (extraits), Jefferson Cowie, 2010, p.23-75
Mardi 12 janvier 14.00-20.00
Marxisme libidinal
Lectures :
« Le désir nommé Marx » (extraits), Jean-François Lyotard, 1974, p.117-188
En présence de Quentin Dubois, philosophe, enseignant et fondateur de la Trou Noir, Revue de la Dissidence Sexuelle.
Mercredi 13 janvier 18.00-22.00
Organisation d’une fête pour commémorer l’anniversaire de la disparition de Mark Fisher