In the Air - The smell of your practice
IN THE AIR est un atelier pratique et expérimental qui explore le parfum, l’odeur et l’atmosphère comme extensions de la pratique artistique. Plutôt que d’aborder la parfumerie comme un savoir-faire spécialisé, l’atelier propose aux étudiant·e·x·s d’utiliser l’odorat comme une langue étrangère temporaire, à travers laquelle repenser leur recherche artistique existante.
L’odorat occupe une position singulière au sein de la culture visuelle. Il est invisible mais spatial ; intime mais difficile à contenir ; capable de susciter attraction, dégoût, reconnaissance et mémoire avant même que nous ayons trouvé les mots pour désigner ce que nous percevons. Une odeur peut annoncer quelque chose avant son apparition, persister après sa disparition, contaminer son environnement ou modifier fondamentalement la manière dont un espace, un objet ou un corps est perçu. Les historien·ne·s de l’odorat ont montré que l’odeur n’est jamais uniquement physiologique : elle est organisée par des codes sociaux, des hiérarchies et des systèmes de valeur.¹
Au cours de six séances d’une demi-journée, les étudiant·e·x·s exploreront les différentes manières dont une odeur peut opérer en relation avec une œuvre : comme atmosphère, extension, contradiction, prologue, épilogue, documentation, résidu, publicité, contrefaçon ou diversion. L’atelier considère ainsi l’odeur moins comme un accompagnement illustratif que comme un dispositif critique capable de déplacer les conditions dans lesquelles une œuvre est rencontrée.
Nous sentirons ensemble, étudierons les histoires de l’art olfactif et des objets parfumés conçus par des artistes, et nous intéresserons aux politiques culturelles du parfum, de l’odeur corporelle, de l’hygiène, de la désinfection et de la désodorisation. L’espace d’exposition, supposément neutre, sera particulièrement important dans cette réflexion : des recherches récentes ont décrit le musée ou la galerie comme un « cube anosmique », un espace dont l’absence apparente d’odeur est elle-même produite culturellement et techniquement.²
L’atelier passera progressivement de l’observation à l’expérimentation. Les étudiant·e·x·s récolteront, cuisineront, infuseront, combineront et manipuleront des matériaux aromatiques quotidiens et sans danger, en lien avec leurs pratiques individuelles. Plutôt que d’apprendre à composer un parfum conventionnel de haute parfumerie, chaque participant·e développera une proposition olfactive qui traduira, compliquera ou contredira quelque chose d’essentiel dans sa recherche existante.
L’odeur produite devra ensuite prendre corps : un contenant, un nom, un texte, un système de distribution et un mode de rencontre. Une odeur pourra devenir un flacon, un objet qui fuit, une intervention atmosphérique, un vêtement, une publicité, un texte, une performance, un testeur ou un produit destiné à être reproduit. Le Lab.Zone se conclura par une foire aux parfums temporaire au cours de laquelle chaque participant·e lancera le « parfum de sa pratique ». Présentées ensemble comme des produits, des sculptures, des publicités et des atmosphères, les œuvres poseront la question suivante : que se passe-t-il lorsqu’une pratique artistique est condensée en quelque chose d’invisible qui entre dans l’air et, finalement, dans le corps de quelqu’un d’autre ?
Questions de travail
- Quelle est la sueur, le parfum, le résidu ou le déodorant d’une pratique ?
- Que cherche-t-elle à masquer, à aseptiser ou à maintenir à distance ?
- Une odeur peut-elle documenter une œuvre sans la représenter ?
- Quand l’emballage devient-il sculpture, et quand la sculpture devient-elle marchandise ?
- Que se passe-t-il lorsqu’une œuvre est conçue pour être reproduite 10, 100 ou 10 000 fois ?
- Une odeur peut-elle contredire la lecture visuelle d’une œuvre plutôt que la confirmer ?
- Quels types d’auctorialité émergent lorsque les artistes travaillent avec des parfumeur·euse·s, des chimistes, des fabricant·e·s, des publicitaires et des marques ?
Objectifs pédagogiques
- Développer un vocabulaire sensoriel élargi pour analyser les pratiques artistiques.
- Comprendre l’odeur comme une matière spatiale, temporelle, sociale et politique, et pas uniquement comme un parfum.
- Expérimenter la traduction entre une pratique artistique existante et un autre registre sensoriel.
- Expérimenter des méthodes low-tech d’extraction, d’infusion, de diffusion, de confinement et de présentation.
- Examiner de manière critique le branding, l’emballage, la reproduction et la marchandise conçue par l’artiste.
- Produire une proposition olfactive et l’articuler à travers un texte, une image, un objet, une performance ou une image en mouvement.
Cadre historique : de l’objet parfumé à l’œuvre olfactive
L’atelier ne propose pas une histoire linéaire de « l’art olfactif ». Il suit plutôt plusieurs croisements : parfum et readymade ; mode et surréalisme ; décomposition et pratiques anti-rétiniennes ; recherche olfactive et installation ; odeur corporelle et hygiène institutionnelle ; odeur comme sculpture, archive et marchandise.
Une courte introduction : Duchamp / Man Ray
Belle Haleine, Eau de Voilette (1921) de Marcel Duchamp et Man Ray offre un point d’entrée particulièrement concis. Duchamp modifie un flacon et une étiquette de parfum Rigaud, remplaçant son identité commerciale par une marque fondée sur un jeu de mots et par une image de son alter ego Rrose Sélavy, photographiée par Man Ray. L’emballage du parfum devient simultanément portrait, readymade, performance de genre, marque déposée et œuvre d’art. Pour cet atelier, son importance tient moins au fait qu’il établirait une « origine » de l’art olfactif qu’à la manière dont il montre qu’un objet parfumé peut fonctionner conceptuellement avant même que son odeur ne soit évoquée.³
Étude de cas : Elsa Schiaparelli — le parfum comme plateforme pour les artistes
Elsa Schiaparelli offre un modèle particulièrement riche pour ce Lab.Zone, car le parfum n’est pas simplement un objet isolé produit par un·e artiste : il est pris dans un ensemble comprenant une maison de mode, la fabrication, la publicité, le commerce, la célébrité, la reproduction et un réseau durable de collaborations artistiques. Schiaparelli lance son premier parfum, S, en 1929. Dans les années 1930, sa maison collabore dans les domaines de la mode, de l’art, de la photographie, de l’aménagement intérieur et du design de produits ; la maison elle-même décrit cette période à travers des collaborations avec des personnalités telles qu’Elsa Triolet, Salvador Dalí, Jean Cocteau et Man Ray.⁴
Shocking (1937) est particulièrement important. Le flacon et son emballage sont conçus par Leonor Fini. Son corps en forme de mannequin de couturière est modelé sur les courbes de Mae West, enveloppé d’un mètre ruban et placé sous un dôme de verre. L’objet associe ainsi le travail de la haute couture, le corps de la célébrité, le déplacement surréaliste, la marchandise de luxe et la présentation sculpturale au sein d’un contenant reproductible. Le Metropolitan Museum of Art identifie Schiaparelli et Fini comme les conceptrices du flacon conservé et relève que des artistes proches de Schiaparelli, comme Fini et Dalí, ont conçu des flacons de parfum, tandis qu’Ilse Bing et Marcel Vertès ont contribué à la publicité des parfums.⁵⁶
La collaboration avec Salvador Dalí pousse cette question plus loin. Dalí conçoit Le Roy Soleil pour Schiaparelli en 1946–1947 ; Baccarat produit le flacon en édition limitée à 2 000 exemplaires. Son soleil, ses vagues, son rocher et son visage en trompe-l’œil transforment le contenant en petite sculpture surréaliste tout en le maintenant dans le statut d’un produit de luxe conçu pour être multiplié. Dalí crée également des images pour la ligne de cosmétiques Shocking Radiance de Schiaparelli à New York pendant la Seconde Guerre mondiale ; ses œuvres sont reproduites sur des étiquettes, des emballages et des publicités.⁷⁸
Schiaparelli permet donc de poser une question qui demeure très actuelle : où se situe exactement l’œuvre d’art ? Dans le dessin de l’artiste ? Dans le flacon ? Dans le parfum ? Dans l’image publicitaire ? Dans la vitrine du magasin ? Dans l’édition ? Sur la table de toilette du consommateur ou de la consommatrice ? Ou dans l’ensemble du système qui circule entre ces différents éléments ?
L’objet parfumé devient ainsi un modèle particulièrement fécond pour les étudiant·e·x·s dont les pratiques se situent déjà entre installation, performance, film, écriture, sculpture, design et présentation publique.